Portrait : Barnabé Gabillet, d’Issy au Missouri
Arrivé il y a quelques mois au sein de l’Université de Northwest Missouri State, le demi-fondeur des Hauts-de-Seine a pris ses marques et s’est adapté à cette vie de « student athlete ». Au coeur d’une Amérique qui interroge le monde, plongée dans le système universitaire sportif transatlantique.

Le grand public est relativement familier avec la NCAA (ligue universitaire) et sa Division 1. On y voit régulièrement éclore de futures grandes étoiles du sport : Michael Jordan à l’université de North Carolina, Carl Lewis à l’université de Houston ou encore Léon Marchand, protégé du célèbre Bob Bowman, à Arizona State University.
Mais si la D1 attire l’attention, elle n’est pas le seul vivier sportif de l’Amérique. De nombreux internationaux s’exportent aux Etats-Unis pour rejoindre des équipes de Division II ou de NJCAA (National Junior College Athletic Association). Néanmoins, le décor n’est pas le même, là où les grands athlètes de D1 bénéficient de juteux contrats de sponsoring et d’infrastructures rivalisant, voire dépassant parfois de loin des cadres comme l’INSEP, les ligues inférieures sont moins dotées.
The American Dream
Barnabé Gabillet est coureur de demi-fond, allant du 800 mètres au 5000 mètres en passant par le 3000 mètres steeple. Après de nombreuses années dans le circuit français, ce dernier a fait le choix de l’expatriation, pour « vivre l’expérience américaine« . L’idée émerge dans son esprit lors de sa troisième année universitaire quand une agence spécialisée dans la mise en relation avec des universités américaines publie un formulaire de candidature. « J’ai postulé un peu comme ça, en me disant qu’on ne sait jamais« . À sa grande surprise, l’agence répond. Si la réponse est négative, la porte s’entrouvre, des minimas à réaliser sont fixés pour la saison 2023/2024, de quoi motiver le jeune athlète. « Il y a eu deux minimas possibles, un sur 1500 mètres à 3 min 52 s et un sur 800 mètres à 1 min 52« . Avec cet objectif en tête, Barnabé met tout en place pour performer et décroche le précieux sésame (dans son club d’Avia Issy-les-Moulineaux qui plus est) sur 1500 mètres : 3 min 52 s 7 d.
Le critère sportif est rempli, mais un choix se pose alors, finir ses études en France et partir plus âgé que la majeure partie des athlètes ou tenter l’aventure le plus tôt possible? « J’ai fais un choix de raison, et un deal avec mes parents, on finit le master, car il faut être honnête, les États-Unis, je n’y vais pas pour le diplôme« . Master en poche, il ne reste plus à l’athlète que de faire le choix de son université d’accueil. Là encore, l’agence joue le rôle d’entremetteur, présentant les différents campus, coachs et offres de bourses. « Dans un premier temps, j’ai eu 3, 4 offres : Lee University, Charleston University… » des propositions intéressantes, mais un candidat surprise vient chiper le coureur à ses concurrents, Northwest Missouri State University.
« Il y avait tout, la concurrence sportive, la qualité des infrastructures, et surtout l’université offrait une bourse pour moi et ma copine (également coureuse de demi-fond en quête d’une expérience universitaire), c’était l’idéal«
Direction Maryville et la « méthode Cunningham »

Après un dernier appel avec Wick Cunningham, le coach de l’équipe « Track and Field » de Northwest Missouri State University, la décision est prise : la bourse est accordée à Barnabé (l’université prend en charge ses frais universitaires uniquement, contrairement à une bourse « full scholarship » qui alloue un montant pour le quotidien des sportifs).
Nouveau continent, nouvel environnement sportif et nouvelle méthode. Le coureur de demi-fond découvre une approche de l’entraînement très différente de celle qu’il avait connue jusque-là.
« En France, on faisait beaucoup de qualité par rapport au nombre total d’entraînements, sur une semaine à six jours, par exemple, cinq étaient des vraies « séances », ce qui est beaucoup« . En effet, sur un total kilométrique allant de 80 à 90 kilomètres, on retrouvait alors une séance de seuil, une de piste, un fartlek long, des côtes… À Maryville, Wick Cunnigham change la donne. « J’ai eu un mois d’adaptation à peu près. Ce qui est très différent c’est le volume : semaine après semaine, tu as une « mileage sheet » (ou feuille kilométrique) à remplir. Mais pendant longtemps, l’essentiel était composé de footings, avec seulement une ou deux vraies séances par semaine. On peut s’ennuyer un peu mais ça permet d’accumuler beaucoup de volume« . Habitué aux semaines de 80 kilomètres, Barnabé franchit rapidement la barre des 110 kilomètres. Une acclimatation complexe dans un premier temps, d’autant plus que celle-ci se fait au coeur de l’été du Missouri. « La journée il faisait autour de 36 degrés, et certains avaient cours à 8h, donc les entraînements commençaient vers 5 h 40. Au début c’était dur, ça et le volume, je n’ai jamais autant dormi » s’amuse l’ancien pensionnaire du Avia Club Issy-les-Moulineaux.

Peu à peu, le volume se réduit légèrement pour se stabiliser autour de 100 kilomètres par semaine. En contrepartie, les séances deviennent de plus en plus intense à l’approche de la saison de cross-country, véritable institution aux États-Unis.
« J’ai découvert mes premiers doubles-seuils, (une méthode consistant à réaliser deux séances d’intensité dans la même journée, popularisée notamment par Jakob Ingebrigtsen) ça m’a fait énormément progresser. Je me souviens d’une journée particulièrement exigeante, 5 fois 1 mile en 3’20 au kilomètres (18km/h) le matin et 16 fois 400 mètres le soir. » Exigeante, un euphémisme.
La DII, petite soeur de la DI ?
Les grandes écuries de DI affichent des budgets impressionnants, voire mirobolants d’une perspective européenne. L’université de Texas A&M dépensait par exemple en 2023 la somme de 194 millions de dollars dans ses programmes sportifs (toutes disciplines confondues), l’université de Floride 175 millions, l’université d’Alabama 212 millions etc. Et si ces budgets sont atteints uniquement par l’élite de la Division I, le reste du championnat affiche malgré tout d’importantes dépenses. L’université d’Oregon dépense par exemple « uniquement » 98 millions de dollars dans ses équipes sportives.
Mais qu’en est-il du niveau sportif, ce dernier est-il corrélé aux dépenses des universités? Pour Barnabé Gabillet, la réponse est nuancée. « La différence entres les universités se fait sur beaucoup de facteurs. La plupart des DI sont dans les grandes villes contrairement aux équipes de DII. Ensuite sur le plan financier évidemment il y a un fossé, les grandes DI sont à des années lumières des DII et même de certaines DI« , pour autant, en fonction de la « conférence » (répartition régionale des équipes), le niveau sportif peut être parfois décorrélé. « Ma conférence est très compétitive, c’est une des meilleures du pays, ce qui fait que le top 10 de ma conférence DII vaut certaines DI qui évoluent dans des zones avec un peu moins de niveau. »
Néanmoins, lorsque l’on revient aux grandes équipes de DI, à nouveau, le fossé se creuse. « Pour les grandes DI, c’est incomparable, dans les sports olympiques notamment. Il y a beaucoup de DI qui ont des médaillés aux Jeux, voire des champions dans leur roaster (ensemble des athlètes).«
Quand on se penche de plus près sur les chiffres issus par exemple des Jeux de Paris, les statistiques sont affolantes. L’université de Stanford à elle seule compte 36 médaillés, dont 11 titrés. À titre de comparaison, si Stanford était une nation, elle se placerait à la onzième place du classement de Paris 2024, devant le Canada, le Brésil, l’Espagne ou la Suède… Et si les cinq formations universitaires les plus médaillées se réunissaient elles atteindraient 32 titres olympiques, se classant troisième des JO derrière la Chine (40 titres) et… les États-Unis (40 titres également). La fuite des cerveaux est peut-être menacée par l’arrivée de Donald Trump au pouvoir, mais la fuite des talents sportifs semble encore avoir de l’avenir devant elle.
La vie dans l’Amérique de Trump
Si l’entretien avec le jeune athlète se concentre essentiellement sur le volet sportif, difficile de passer à coté de « the elephant in the room« , l’accession à la Maison Blanche du milliardaire.
Alors que l’on pourrait s’attendre à un témoignage marqué par un ordre nouveau et une instabilité croissante, il n’en est rien. « Honnêtement, j’ai l’impression de n’avoir ressenti aucun changement, notamment pendant la période électorale. Le Missouri a été complètement raflé par Trump sans trop de surprises. Depuis, on sent que c’est un pays qui se referme un peu sur lui-même, mais au quotidien je ne ressens pas grand chose. Peut-être aussi parce que je suis dans ma bulle athlétisme… » Le coureur de demi-fond se souvient malgré tout d’une période particulière. Quelques mois après son arrivée, une loi sur l’autorisation de l’avortement est passée dans l’état du Missouri. « Heureusement, la loi est passée, mais ce qui me paraissait normal ne l’a pas été pour un certains nombres de personnes. Il y a eu pas mal de réactions négatives par rapport à cette loi, ce qui me paraissait lunaire. Mais au fond je n’étais pas si surpris, c’est un état très conservateur et très religieux. Je me souviens d’une de mes premières fois sur le campus, je faisais un tour et là je vois un gars qui distribuait des Bibles, comme ça, en plein milieu de l’université, c’est un autre monde. »
La vie dans cette atmosphère assez conservatrice a parfois troublé le coureur de 23 ans, sans toutefois l’empêcher de profiter pleinement de son expérience américaine. « Dans mon groupe d’entraînement, on aborde pas ces sujets-là, heureusement peut-être… Toujours est-il que l’ambiance n’est pas pesante dans mon quotidien de « student-athlete ».
Une saison pleine de promesses
Après avoir bataillé tout l’automne durant sur les parcours de cross-country et s’être frotté à une âpre concurrence en salle, il est temps pour Barnabé de retrouver ses premières amours : les distances sur piste extérieure. Et si ce dernier est habitué des distances allant du 800 mètres au 5000 mètres, il se montre toutefois pragmatique dans sa planification de saison. « L’idée c’est d’aller chercher des minimas pour les « Nationals » en Californie, (une compétition regroupant les meilleurs athlètes de tout les États-Unis issus de DII) sur 1 500 mètres honnêtement, c’est dur à aller chercher, mais sur 3 000 mètres steeple, je pense que c’est possible : le cut est à 8 min 55. C’est une distance que je n’ai pas énormément pratiquée en France, mais je sais qu’avec les progrès que j’ai fait ici, c’est envisageable.«

Le premier rendez-vous de la saison est donné pour fin mars, au meeting de l’université Emporia State*. « Mon record, qui est vraiment ancien, est à 9 min 27 secondes, l’idée c’est de passer largement sous les 9 min 15 et de prendre des repères sur la distance avant les grandes échéances. »
Mi-avril, le jeune athlète espère atteindre un premier pic de forme pour ce qui sera probablement un des moments clés de sa saison, le meeting « Bryan Clay Invitational », une compétition internationale qui compte fréquemment des athlètes élites dans ses starts-lists.
À 23 ans, Barnabé profite pleinement de son expérience transatlantique et compte bien faire briller les couleurs de Northwest University à l’échelle régionale avant, peut-être, de porter les couleurs vertes et blanches au sommet de la Division II.
*Peu de temps après notre interview, Barnabé a réalisé une course pleine à l’occasion du meeting pour réaliser 9 min 20 s. « J’étais vraiment en contrôle, c’est très encourageant pour la suite. »
Laisser un commentaire