Jim Walmsley, un américain
au Chianti
Gershwin serait probablement fier de son compatriote, tant Jim Walmsley a joué de la plus belle des manières sa partition sur les 120 km autour de Radda di Chianti. Il s’est imposé avec un chrono (9 h 59 min 48 s) et une avance stratosphérique (27 min) face à une concurrence pourtant royale.
Une victoire et un message
Si nous avions évoqué la vitesse prodigieuse du vainqueur de l’UTMB 2023 dans notre présentation de l’Ultra Trail du Chianti, nous avions aussi parlé de « suspens ». Nous avions même invoqué ses grands maîtres que sont Hitchcock et Sergio Leone, et vendu une impasse mexicaine haletante entre les trois favoris du jour (Kilian Jornet, Vincent Bouillard et Jim Walmsley). Elle n’a pas eu lieu, l’Américain a signé une performance majuscule, une symphonie, un concert auquel aucun concurrent n’était invité.
En décrochant son ticket pour la Western States ainsi que pour l’UTMB Mont-Blanc, Jim Walmsley a également envoyé un message clair au monde de l’ultra-trail : face aux cadors (deux vainqueurs de l’UTMB tout de même, dont l’un est surnommé l’extra-terrien par une bonne partie de la planète) l’Américain sait clore les débats.
Après une première partie de course qui voyait sans surprise le trio magique s’échapper, Jim a décidé de faire du Jim. Sa foulée s’est peu à peu déliée, pour laisser place à des enjambées qui nous rappellent que le bonhomme vaut 1 h 04 sur semi-marathon et 13 min 52 s sur 5 000 mètres. Le terrain peu technique, même si parfois boueux, a laissé toute latitude au natif de Phoenix pour exprimer son art. On savait depuis longtemps que Jim Walmsley était capable de ce genre d’exploit, mais sa fougue et ses départs parfois trop explosifs l’ont quelquefois conduit à l’abandon ou a considérablement ralentir l’allure. Mais à 35 ans, il semble avoir mûri, comme un bon vin du Chianti.
Il décroche donc, comme ses deux poursuivants, une place en finale des World Séries sur 100 miles à Chamonix. Mais si l’épreuve chamoniarde verra potentiellement les trois coureurs, la Western States quant à elle n’offrait que deux précieux sésames en Italie.
Derrière Jim, un finish digne d’une étape
du Tour
Les trois cadors ont couru en peloton une partie de la course (45 km) pendant lesquels on a pu penser que l’idylle allait durer, que les compères arriveraient main dans la main à chaque ravitaillement avant de repartir tout sourire. Mais Kilian, Vincent et Jim sont faits d’un bois particulier, celui qui une fois la course commencée ne vibre que pour une chose : la gagne.
Dans la petite commune de Monteluco, alors que les coureurs allaient passer le deuxième point le plus haut de la course (le Monte Luco culmine en effet à 817 mètres d’altitude), un vent froid a parcouru la nuque de Kilian Jornet et Vincent Bouillard. Pour Jim, c’était l’heure du départ. Profitant de la descente particulièrement roulante vers Cantalici, ce dernier est passé sur orbite. Ses deux poursuivants ne l’ont revu qu’à l’arrivée, avec près d’une demi-heure de retard.
Mais si la première place était indubitablement jouée, le duel pour la deuxième marche du podium n’a pas manqué d’intérêt. Visiblement touchée à un genoux comme on a pu l’entendre dans le live « c’est le TFL (ou syndrome de l’essuie-glace, une tendinopathie classique chez les coureurs) qui me fait chier » (Kilian, dans le texte), la légende espagnole de l’ultra était en mauvaise posture face à Vincent Bouillard. Mais Kilian Jornet restant Kilian Jornet, le nouvel athlète Hoka a décidé de faire course commune. Un duel mental s’est alors enclenché, le français a regardé son adversaire souffrir du genoux, particulièrement sur le plat et en descente tandis que l’espagnol a caché ses cartes jusqu’aux derniers kilomètres.
Certes, Alfred Hitchcock n’était finalement pas le cinéaste qui correspondait le mieux à cette course, Sergio Leone non plus, il n’y a pas eu de match à trois. Mais le suspens suffocant qu’a offert le final du duel Jornet-Bouillard pourrait peut-être tout de même susciter l’intérêt du réalisateur de La Mort aux trousses.
À deux petits kilomètres de la ligne, l’acmé du duel a enfin débuté (la course s’étirait désormais depuis 118 kilomètres et plus de 10 heures). Alors qu’on entrait dans la commune de Radda di Chianti, Vincent Bouillard profitait de la dernière descente suivie d’une portion plate pour arracher une dizaine de mètres à l’Espagnol, vraiment à la peine dans ces sections. On pensait alors la course jouée, ou pas. Car l’attaque de Vincent Bouillard ne visait peut-être pas tant à plier la course qu’à s’assurer une avance au vu du profil de la fin de parcours. En effet, après cette descente, le chemin ne cessait de grimper jusqu’à la ligne d’arrivée. Or si Kilian était l’ombre de lui-même en descente, ses montées restaient magistrales. Mais on le pensait trop fatigué, trop las d’avoir traîné cette douleur pendant des heures, trop loin derrière Bouillard pour combler son retard. Au point que le live faisait à ce moment le choix de braquer ses caméras en gros plan sur le français, considérant peut-être que la partie était finie. Errore comme on dit dans le Chianti. On y dit aussi que « la corsa non è mai finita« . Et de fait, une course n’est jamais finie, surtout quand un quadruple vainqueur de l’UTMB y participe.
On a d’abord senti une agitation chez les commentateurs, auxquels arrivaient des informations par les caméramans indiquant que l’espagnol remontait, lentement mais sûrement dans un premier temps. Et puis ce fut la leçon, une attaque digne d’un final au Tourmalet. On ne sait pas combien de watts l’Espagnol a produits, mais il a comblé son retard et disposé de Vincent Bouillard en un coup de vent. Et alors que même les caméramans ne parvenaient pas à suivre le show, laissant spectateurs et commentateurs dans une attente irrespirable, la voix du speaker mettait un terme aux doutes. Le nom de Jornet, hurlé dans la Via Roma, lieu de l’arrivée, s’envolait dans les vignes italiennes. Sourire aux lèvres et conscient du final impérial qu’il venait d’offrir, l’Espagnol savourait sa qualification pour la Western States en attendant, 30 petites secondes plus tard son concurrent du jour.
La liste de départ de cette course promettait du spectacle, et s’il n’a pas été exactement celui auquel on pouvait s’attendre, l’élite de l’ultra a offert aux spectateurs italiens un spectacle dont ils se souviendront longtemps. Cette course aura finalement été celle des confirmations : Jim est imbattable sur ce genre de parcours, Vincent fait bien partie du gratin de l’ultra, et Kilian reste, à 37 ans une référence de son sport.
See you at the Western States, rendez-vous à l’UTMB, et ci vediamo l’anno prossimo nel Chianti.
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