Au Nord, c’étaient les champions

Portée par Jimmy Gressier et Yann Schrub, l’équipe de France revient de Belgique avec deux titres individuels et un par équipe. Si la démonstration n’a pas été à tous les étages, les cadors se sont malgré tout illustrés.

Ces 12 et 13 avril, c’est vers le Nord qu’il fallait tourner son regard. Amateurs de roues ou de chaussures carbones, il y en avait pour tous les goûts. À Bruxelles, pas de Van der Poel ni de Pogacar, mais un paquet de watts malgré tout, et des raids solitaires dignes d’une classique flandrienne. Le collectif bleu était en mission en Belgique, et si les féminines ne se sont pas hissées aux altitudes auxquelles on pouvait les espérer, les garçons ont, en particulier sur semi-marathon et 10 kilomètres, envoyé un message à l’Europe entière, voire au monde ?

Jimmy Gressier : le plat pays qui est le sien

C’est à se demander ce que cet homme ne sait pas faire en athlétisme, en décrochant de manière insolente le titre de champion d’Europe du semi-marathon en 59 min 45 s, Jimmy Gressier incarne plus que jamais la polyvalence. Recordman d’Europe, et donc de France, du 5 kilomètres sur route (12 min 57 s), recordman de France du 5 000 mètres en salle (13 min 0 s 54 ct) et du 10 000 mètres en plein air (26 min 58 s 67 ct) à l’occasion des Jeux de Paris, admettons. Mais monter encore d’un cran sur semi-marathon et rafler un titre européen en essorant un par un ses concurrents, la ficelle est trop grosse. Vraiment ? Pas pour le nouvel athlète de la marque Kiprun, qui déclarait, à peine la ligne d’arrivée passée, qu’il ferait prochainement sa rentrée sur 3 000 mètres steeple.

Et on voit mal comment lui donner tort, tant sa forme semble ne pas connaître de limite. Pour comprendre à quel point ce titre européen peut en dire long sur l’avenir radieux de Jimmy Gressier, il faut se replonger dans un samedi ensoleillé de Louvain.

Originaire de la piste et déjà auteur d’une solide performance sur semi-marathon à Riga en 2023 (59 min 46 s), on ne doutait pas que l’athlète du club de Boulogne-sur-Mer ait les armes pour aller chercher le sommet de l’Europe, ou au moins le titiller, mais il a fait bien plus que cela. Jimmy Gressier a montré qu’il n’appartenait pas au même monde que ses concurrents européens du jour.

500 mètres, c’est tout ce qu’il a fallu au nordiste pour prendre les commandes de la course, emmenant son compatriote Valentin Gondouin, l’Irlandais Gidey et le Norvégien Kibrab dans sa foulée. Derrière, personne n’a pu suivre le rythme infernal imposé par le français. Peu à peu, même son groupe s’est disloqué. Valentin Gondouin a été le premier à lâcher, après seulement 2,2 kilomètres de course. Quelques centaines de mètres plus loin, dans la première côte, c’est Kibrab qui était décroché, laissant Gidey seul dans le sillage infernal de Jimmy Gressier. À cet instant de la course, on pouvait légitimement penser que le français en mettait un peu trop, qu’une attaque si puissante dans la première difficulté d’un semi-marathon se paierait cash. Mais le temps passait, et l’allure ne semblait pas diminuer, au contraire. Derrière lui, Gidey paraissait médusé par le rythme, se retournant fréquemment pour découvrir le trou que le leader de la course ne cessait d’accroitre. Au forceps, le Norvégien Kibrab parvenait malgré tout à recoller avec les deux leaders aux alentours du cinquième kilomètres, avant que l’Irlandais ne lâche à son tour quelques mètres.

Le moment de doute, aussi fugace soit-il est alors arrivé. Jimmy, probablement lassé d’avoir mené la marche sur les cinq premiers kilomètres, a laissé le Norvégien prendre un relais. Certains pensaient alors que le tricolore était peut-être atteint du syndrome « pop-corn » (exploser en jargon course à pied) bien connu des coureurs élites mais aussi amateurs, mais le doute fut de très courte durée. Le relais pris par Kibrab a duré probablement cent, peut-être deux-cents mètres, guère plus. Jimmy Gressier, comprenant que personne n’était à sa hauteur en Belgique a alors décidé d’en remettre une couche en reprenant très facilement la tête : il allait faire la course seul, tant pis pour les autres. Gidey était alors à une centaine de mètre derrière les deux hommes, tandis que le reste de l’Europe n’était même pas visible en arrière-plan sur les images proposées par l’organisation.

Quelques kilomètres plus loin, Kibrab était de nouveau mis à distance, à chaque virage on attendait de longues secondes d’apercevoir la silhouette du Norvégien, et l’on comprenait que ce dernier ne suivrait plus très longtemps le rythme. Au dixième kilomètre, la messe était dite, le suspens définitivement éteint : Jimmy Gressier filait vers le titre de champion d’Europe du semi-marathon. La seule incertitude qui pouvait encore planer était celle du record européen de Julien Wanders (59 min 13 s), mais esseulé, sans lièvres et sur un parcours difficile (sinueux et comptant quelques montées), le public belge a vite compris qu’il allait assister à une claque, mais que cette dernière ne serait pas sertie d’une nouvelle meilleure marque européenne.

Jimmy Gressier a donc terminé la course comme il l’avait commencé, sur les chapeaux de roue et seul devant. Il décroche son premier titre international senior, après avoir collectionné de nombreux titres en espoir et junior, notamment sur cross, et se projette déjà vers l’avenir, en commençant par le 3 000 mètres steeple dès les prochaines semaines. Faire le yoyo entre les disciplines n’est pas donné à tout le monde, mais à ce niveau de talent, le grand écart n’est pas synonyme de claquage.

Derrière lui, Valentin Gondouin réalise également une très belle performance, arrachant la troisième place en 1 h 01 min 54 s. Sa performance, combinée à celle de Jimmy Gressier et Bastien Augusto (15e en 1 h 02 min 58 s), permet à l’équipe de France de glaner le titre par équipes.

Docteur Schrub et Mister Yann

Au lendemain de la performance de leur camarade sur semi-marathon, c’est avec un peu de pression supplémentaire sur les épaules et des statuts de grands favoris qu’Étienne Daguinos et Yann Schrub se sont présentés sur la ligne de départ belge.

Pour ce dix kilomètres des premiers championnats d’Europe de running, on pouvait s’attendre à une course plus indécise que la veille sur semi-marathon, et pour tout dire on l’espérait un peu, tant les vingt-et-un kilomètres avaient été riches en performance mais pauvres en rebondissements. Fort heureusement, le dix kilomètres a offert un tout autre scénario, et le public de Louvain a eu le droit à une vraie course de championnat. Les français ont d’entrée de jeu posé leurs meilleures cartes, avec un trio composé de Yann Schrub, Étienne Daguinos et Fabien Palcau, bien placé dans le groupe de tête. Le pensionnaire de l’US Talence a été le principal acteur de ce début de course, prenant régulièrement la tête notamment au passage du 5 km (13 min 50) juste devant Schrub et le belge Kimeli. Quelques dizaines de mètres plus tard, c’est le local de l’étape qui prenait un important relais qui permettait aux trois hommes de creuser un léger écart sur leurs poursuivants.

La course a alors réellement commencé, et pendant quelques hectomètres, les trois coureurs semblaient en parfaite symbiose, prenant chacun des relais et ne tentant rien qui pourraient venir briser leur harmonie. Au passage devant la borne du neuvième kilomètres, l’orchestre jouait toujours de concert, mais une nervosité semblait le gagner peu à peu. En effet, chacun était parfaitement conscient des armes de ses adversaires et commençait à échafauder sa stratégie de finish.
Plongeons nous dans leurs têtes le temps d’un instant : d’un côté Yann Schrub, spécialiste de la piste et donc des finishs explosifs avait tout intérêt à ce que les hommes se regardent jusqu’à l’explication finale, ce qui explique qu’il n’ait pas tenté plus tôt de décrocher ses deux adversaires. Étienne Daguinos quant à lui est plutôt adepte des efforts lisses, qui usent jusqu’à la corde ses concurrents, en imposant son propre tempo que peu de coureurs en Europe peuvent se targuer de suivre. Enfin, Isaac Kimeli est également un pistard et crossman d’origine, moins bon que ses deux adversaires du jour sur un effort régulier et potentiellement meilleur que Daguinos voire que Schrub dans un sprint final. Il avait donc lui aussi tout intérêt à se cacher dans les foulées avant la conclusion des débats.

À 500 mètres de l’arrivée, donc relativement loin pour une course de championnat, le scénario d’un sprint court semblait donc pouvoir se produire, les trois hommes toujours groupés, en attendant une conclusion digne d’une étape du Tour de France. Mais le docteur Schrub (médecin généraliste et auteur d’une thèse en médecine du sport) avait eu le temps d’analyser les symptômes de ses deux patients du jour, et le diagnostic était irrévocable, il n’avaient pas les jambes si le médecin lorrain déclenchait un sprint long.


Ordonnance signée, prescription immédiate, et pas à dose homéopathique : Yann Schrub a déposé dans un effort plutôt violent Kimeli et Daguinos. Le Français s’est accroché plus longtemps que le Belge, mais il n’a rien pu faire face au kick de Docteur Schrub et Mister Yann.

Les Français ont donc pulvérisé ce 10 kilomètres, avec un Yann Schrub en démonstration juste devant le tout jeune Étienne Daguinos, suivi de près par Fabien Palcau qui termine au pied du podium. Sans grande surprise, les trois coureurs ont offert à la France un nouveau titre par équipe après celui décroché sur semi-marathon.

Côté féminin, Nadia Battocletti a pris le contrôle de la course vers le huitième kilomètre après avoir longuement mené, notamment en compagnie de la Slovène Klara Lukan. Cette dernière a subi le finish de l’Allemande Eva Dieterich qui s’est adjugé la médaille d’argent pour une petite seconde.

Chez les féminines et sur marathon, des déceptions

Deux magnifiques titres sur semi-marathon et 10 kilomètres chez les hommes, la barre avait certes été placée haut, mais on en attendait tout de même plus du reste de la délégation. Absent de dernière minute, Nicolas Navarro n’a malheureusement pas pu défendre les couleurs tricolores, tout comme Emma Lombardi.

Sur marathon, la déconvenue a été presque totale : entre les abandons de Benjamin Choquert et Emmanuel Roudolff-Levisse, la blessure de Michael Gras (qui a tout de même tenu à finir la course, chapeau bas, en 2 h 42 min) et les places anecdotiques de Mélody Julien et Clémence Calvin (10 et 11, à quasiment dix minutes de leurs meilleures performances), on aurait difficilement pu imaginer pire scénario pour les Français.

La déception était également au rendez-vous, bien que moins prononcée, sur le 10 kilomètres féminin. Certes, l’équipe de France décroche la médaille de bronze par équipe, et la championne du jour semblait bien au dessus de ses adversaires, mais le reste du peloton semblait relativement à la portée des coureuses françaises, notamment de Mekdes Woldu qui a longtemps fait partie du groupe de tête. Elle avait d’ailleurs, tout comme Léonie Périault, un meilleur record sur 10 kilomètres au départ que la médaillée d’argent Allemande Dieterich.

Sur semi-marathon, Mélanie Allier était la seule représentante française, ce qui peut expliquer qu’elle est également performé bien en dessous de ses standards habituels (1 h 13 min 5 s contre un record en 1 h 10 min 49 s.)

Cette première édition des championnats d’Europe de running a malgré tout offert un beau spectacle dans l’ensemble, de quoi relancer peut-être l’intérêt pour ce genre de compétition, à l’heure où les grandes courses sur route attirent plus facilement les athlètes que les sélections internationales parfois peu rémunératrices et peu propices à la performance. Espérons que la fête bruxelloises ait convaincu l’élite européenne de se prêter régulièrement au jeu à l’avenir.


En savoir plus sur Hashiru

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Avatar de leoveltcheff

Published by

Categories:

Laisser un commentaire